DanyVape le navire des pirates de la vape

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Le vent du Nord nous fouettait déjà vigoureusement le visage en cette fin d’octobre. La brise nous avait été favorable et nous avions rejoint Amsterdam avec deux jours d’avance sur les prévisions du Capitaine qui avait habilement glissé la quille du Navire au creux d’un courant remontant. Nos affaires avaient été fructueuses et c’est plein d’allant que nous regagnions la terre, chancelants sous nos pas nourris au tangage, avides de battre de nos bottes le pavé de la cité.

Les Açores étaient loin et nos visages allés par des latitudes méridionales s’empourpraient de la froideur qui les tannait soudainement. Mais peu nous importaient les frimas de l’hiver qui s’avançait, nous exhibions dans une morgue insolence nos torses burinés sous une chemise nouée, indiquant ainsi aux bourgeois notre nature sauvage et indisciplinée.
De la vaillance de mes vingt ans, je foulais les rues aux hautes façades ouvragées, franchissant canaux et pontons d’une allure vive, enivrée par le bruissement de la ville qui s’éveillait à la nuit tombante. Quand les hôtels du centre se claquemuraient, les lampions rouges du quartier canaille valsaient, palpitant de promesses nocturnes dont on se conterait le lendemain les aventures entre camarades, à qui aurait le verbe haut et les exploits les plus hardis.

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C’est à peine si, fasciné que j’étais par la lecture des enseignes qui claquaient aux fenêtres des tripots à la pierre noire de fumée et de l’activité crasseuse des marchants en journée, je pris garde à la présence qui me fixait sous un empilement grotesque de couvertures grossières.
«  Hola, mon jeune seigneur ! » coassa la voix qui figea mes sangs alors que se découvrait une face de cauchemar émergeant de sa gangue puante. « C’est ton jour de chance ! Quelques florins pour la bonne aventure et tout ce que tu peux désirer sur cette terre mon Prince ! Sois charitable et le malheur ne te cherchera jamais querelle ! Cherchant à retrouver ma contenance ébranlée par l’apparition hideuse de la bohémienne je ricanais. «  Comment, vieille sorcière  ? Que ne te promets-tu à toi même de ne plus présenter au monde cette affreuse tournure ! Tout ce que je désire je l’aurai ce soir même en me passant bien volontiers de tes services ! Rejoins ton Diable, maudite vieillarde !  »

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Les traits de la mégère se déformèrent en une vaine tentative de sourire pendant qu’un éclair furieux enflammait son regard retenu dans des orbites creuses.
«  Comme il te plaira jeune insensé, tu n’auras pas à chercher longtemps avant de rejoindre ton destin ! » lança-t-elle avant de cracher au sol ses glaires visqueuses qui s’agglutinèrent en un crapaud, enfin il me sembla, tant l’apparition hideuse avait ébranlé mon humeur. Je me détournais et partais prestement, lançant à la nuit un rire forcé comme bannissement.
Je continuais à marcher un moment jusqu’à ce que la hardiesse de mon rire finisse enfin par chasser le frisson glacé qui s’était glissé dans mon échine. Je riais alors à pleine gorge plus encore de moi-même pour m’être laissé aussi facilement impressionné par une misérable mendiante et c’est empli d’enjouement que je me laissais à pousser la porte du Zwarte Kat, un établissement qui me semblait présenter toutes les caractéristiques requises à un lieu de réjouissance.

Les poutres basses noyées dans la fumée des pipes s’ornaient de filets et de lampions tandis que les chants rustiques des marins accompagnaient l’accordéon et le violon tzigane, ponctués par le rythme incertain des chopes qui frappaient le chêne lourd des tables. Les femmes, de toutes races et de toutes constitutions offraient un corsage fébrile aux regards appuyés et partaient d’un rire aigu quand des mains rugueuses s’y invitaient.
Conforté par la justesse de mon choix, je m’avançais au comptoir où le tenancier corpulent au crâne suant attendait ma commande.

C’est alors, et seulement à cet instant que je remarquais la gracieuse silhouette qui se tenait à mes côtés. Comment expliquer dans ce bouge la présence d’une telle beauté ? Je fus d’abord frappé par la prestance de ses gestes à l’élégance mesurée, soulignant la finesse ses traits à la régularité irréprochable encadrés par une chevelure de jais retenus en un chignon sage qui découvrait la blancheur de ses épaules et la finesse de sa nuque. Elle semblait absente et étrangère à ce lieu. Qui était-elle ? Son allure ainsi que son teint suggéraient les envoûtements de l’orient, n’aurait été la cambrure soutenue de ses hanches impeccablement ajustées au fourreau noir qui les gainaient et lui donnait des airs de gitane. Je me découvrais et lui adressais le bonsoir. Mes mots s’envolèrent et je crus qu’elle ne m’avait pas entendu jusqu’à ce que mes yeux rencontrent les siens qui s’animèrent aussitôt d’une aura dorée, comme si elle n’avait pas jusqu’alors pris note de mon existence. Passé ce fugace instant de stupeur, ses lèvres pleines s’élancèrent en un sourire inattendu. Acceptant le verre que je lui proposais, nous en vînmes rapidement, le rhum ayant cette faculté à abaisser les barrières qui maintiennent en d’autres circonstances notre réserve, à converser comme de vieux amis.
J’appris qu’elle se nommait Lily Thi, fille d’un armateur napolitain et de sa favorite du pays de Siam, qu’elle veillait sur les comptes de son vieux père venu faire affaire en Hollande et que cet établissement comptait parmi les investissements de la famille.
J’étais captivé par la langueur insolente de ses poses, la profondeur suggestive de son regard malicieusement ourlé de longs cils et l’assurance qui se dégageait de sa voix subtilement posée qui s’envolait en rire clair à l’écoute de mes aventures de corsaire outrageusement travesties. De son corsage elle retira une fiole de porcelaine, déposant quelques rares gouttes sur sa gorge, j’en suivais d’un œil exalté la course qui s’acheva entre ses seins. Ingénue provocante, elle découvrit ses dents éclatantes dans un sourire enchanteur avant de verser prestement quelques gouttes de son parfum au creux de ma pipe qui se mit à crépiter. «  Secret d’orient  » susurra-t-elle alors que je tirais goulûment sur le tuyau d’écume . La fraîcheur qui m’envahit alors emplit mes poumons de saveurs exotiques de gingembre et d’agrumes tandis que ma mystérieuse compagne m’observait d’un air mutin et entendu. Sa peau claire semblait absorber la lumière ténue des lieux et bientôt, pris dans un tourbillon exaltant de vapeur et d’alcool, je me retrouvais à la tenir par la main, la conduisant sans résistance vers l’étage. Les murs s’étaient effacés, la musique s’était estompée, l’escalier noueux était redevenu arbre et c’est sous la voûte étoilée sur un tapis de mousse que nos bouches se mêlèrent. Je n’eus qu’à écarter les pans de sa robe pour qu’elle s’offre sans retenue à mon désir, enfiévré que je fusse par les brumes qui couvraient sa pudeur. Les bruissements de la forêt m’étaient tous familiers, je n’ignorais rien du petit peuple qui l’habitait, des esprits anciens terrés le jour, oubliés des hommes, qui refaisaient surface pour reprendre le temps de cette nuit de passage leur règne interrompu par le Nouveau Dieu. J’arpentais les vallées et les collines de son corps de reine, subjugué par la hardiesse de sa flamme, scandant la nuit de son souffle qui s’accélérait comme un tambour vaudou au rythme de mes hanches. Je m’enfouis dans son antre aux délices, préservant la tension que nous chevauchions de concert, les volutes odoriférantes nous portant dans notre extase comme un tapis volant. Je traversais les ornières au galop, la ramure de mes bois écartant les branchages, je survolais la canopée de mon vol lent de grand duc épiant les rongeurs imprudents, je plantais mes crocs dans la chair palpitante au sang brûlant, je griffai le tronc creux pour marquer ma royauté. Lutins, trolls et leprechauns dansaient la sarabande au son des fluttes, encourageant notre effusion jusqu’à son paroxysme, la forêt toute entière semblait secouée de spasmes lancinants. Enfin, après une nuit, une vie, un néon, nos corps empourprés par la chasse sauvage relâchèrent une ultime plainte déchirant l’obscurité et je m’effondrais dans un relâchement brutal.

J’ignore quand je recouvrais réellement mes sens, mes paupières encore lourdes des excès de la nuit, les membres lourds et endoloris. Quand je pus prendre à nouveau conscience de moi-même, je me trouvais dans une chambre misérablement meublée au plancher usé. Je regagnais péniblement la salle vide à présent où m’accueillit l’œil goguenard du tenancier.
«  Alors mon gars, t’es revenu d’entre les morts ? » lança le gros homme.
«  Où est la fille ? » C’était tout ce que j’étais en mesure de prononcer sur le moment, mes tempes frappant horriblement mon crâne engourdi
«  La fille  ? Ah oui, celle à qui tu susurrais des mots doux, cette nuit ? Mon pauvre, j’en ai vu dans ma carrière, mais là je dois dire que toi tu fais fort  ! Y’a jamais eu d’fille, voilà c’que c’est d’boire des rhums par deux  ! J’ai même du te porter moi-même, heureusement que t’es un bon client  !  » ricana t’il.
Je me retrouvais dans la froideur des rues d’Amsterdam, le soleil était déjà haut et nous devions lever l’ancre aujourd’hui ! Je me hâtais de mon mieux en direction du port quand je reconnus sur le pavé la vieille bohémienne faisant commerce de ses mancies.
Je l’évitais de mon mieux mais ne pu m’empêcher de l’entendre me lancer  : «  Alors mon mignon, tu as trouvé ce que tu désirais  ?  » avant de s’esclaffer bruyamment.

bitch-witch-elsass-funky-juiceLe Navire était sur le départ et allait renoncer à m’attendre, j’arrivais au dernier instant. J’en fus quitte pour une semaine de cale et un mois de corvée pénibles et humiliantes mais le mal qui me ronge depuis est d’une nature bien plus sournoise. En défaisant ma bourse, je me retrouvais sans le moindre sou, rien de surprenant à ce que le patron du Zwarte Kat ait été aussi prévenant à mon égard, mais j’y fis une trouvaille qui me laissa pantois. Au fond du sac de cuir, brillait d’un éclat blanc une petite fiole de porcelaine.
Depuis, je n’ai guère plus de plaisir à terre, ni le goût d’accompagner mes frères de la côte dans leurs frasques, je n’ai plus de pensées que pour Lily. Quelques gouttes de la potion versées dans ma pipe et je la rejoins dans un tourbillon exotique et parfumé. Je suis le Roi de la Forêt à nouveau.

Inspiré par  : The Bitch Witch par Elsass Funky Juice. Édition limitée spéciale Halloween. Par Bukaner

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About Author

Auteur invité : Bukaner, gentilhomme de fortune échoué en terre occitane, j'y cultive des nuits envoutées de vapeurs capiteuses qui me transportent souvent à bord d'un mystérieux navire au long cours. Vive la boucane!

10 commentaires

  1. Nesquick - Rang : Diamant Le

    Très agréable moment de lecture, merci Bukaner !
    Les revues écrites vont décidément mieux aux liquides que les revues filmées… Quoi que ! :good:

    Un 1492 et un Bitch Witch en commande chez Elsass Funky, j’ai hâte de les recevoir !

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  2. Bukaner - Rang : Saphir Le

    Content que ça t’ai plu Nesquick! Pour l’adaptation filmée, j’hésite encore entre Cronenberg et Lynch. Pour ce qui est du casting de Lily Thi, l’appel est lancé auprès des lectrices du Navire. :rose:

    Cette Bitch Witch est surprenante. Très fraiche avec des notes soutenues de gingembre et d’agrumes, mandarine et orange.
    Ce qui est drôle, c’est que j’ai commencé à penser à cette histoire de soulographie sans avoir perçu consciemment la présence de rhum blanc dans la recette, ce qui m’a été indiqué par la suite par EFJ !
    Comme quoi, cette enchanteresse cultive bien ses mystères…

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      • Bukaner - Rang : Saphir Le

        Oui, c’est pas mal Capitaine!
        Je ne te ferai pas l’injure d’expliquer que Lily Thi, c’est Lilith la Noire, reine des sorcières.
        Je ne sais pas si je ne préfère pas finalement en entretenir le fantasme plutôt que d’être confronté à une réalité qui dépasserait la fiction…

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  3. Nesquick - Rang : Diamant Le

    “Eraserhead” ou “Blue Velvet”, “Videodrome” ou “Starship Troopers” mais pas “Le Kayfun Lite Plus”. Choisis le bon David… ;-)

    Le Bitch Witch n’est a priori pas mon truc mais il serait dommage de se mettre à l’abri d’une bonne surprise. Réponse en début de semaine prochaine ! B-)

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      • Nesquick - Rang : Diamant Le

        J’ai reçu le message “commande en cours de préparation” aujourd’hui dimanche… Si ce n’est pas un procédé automatique d’envoi de mails, nos amis de Elsass Funky Juice ne chôment pas.

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  4. Franck EFJ - Rang : Bronze clair Le

    Et non ce n’est pas un mail automatique…
    C’est 7/7 le boulot !!! Afin de servir au mieux nos clients site web et alimenter en fioles nos partenaires revendeurs…
    A deux nous faisons tout ;-)
    Ça ne se limite pas qu’a mettre un flacon dans une lettre max…

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  5. Nesquick - Rang : Diamant Le

    LO,

    Très bien, ce Bitch Witch !

    Mandarine, orange et gingembre sont bien au rendez-vous dans un dosage très agréable. Je craignais une trop forte présence du gingembre mais il reste sagement en arrière-plan pour laisser un bel espace d’expression aux agrumes.

    D’ailleurs, pour être franc, je ne l’ai pas ressenti nettement… Il y a bien quelque chose en fond de saveur mais j’aurais plus voté pour une composante pâtissière. Ce liquide me fait penser aux petits gâteaux ronds fourrés à l’orange et recouverts d’une sorte de glaçage sucré que je dégustais au goûter il y a plusieurs décennies. Naaan, c’était pas des madeleines !

    La belle jeune femme a fait son apparition dès la seconde taf de liquide aspirée, vraiment magnifique. Nous avons fait un scrabble, elle m’a laissé gagner.

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Réponse à l’article

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